Le Corps qui
Halète
Edouard Glissant,
Centre d’Art Contemporain, Istres, France, 1996.
On peut parler, à propos de cette assemblée de sculptures, d’un
peuple de géants, puisqu’elles occupent si inévitablement
l’espace autour de nous, mais aussi n’importe quel espace que nous
pourrions évoquer ou imaginer.
L’uniformité de leur taille, entre vingt et quarante centimètres
nous persuade qu’en effet ces personnes s’émancipent dans
toutes les directions, nous emportant avec elles.
Dirait-on que pour la plupart elles sont sorties des tableaux de Seguí,
cette remarque n’enlève rien à leur très pure singularité,
qui est de parcourir dans tous les sens, établissant et “performant”
une réalité qui m’est chère, celle du rhizome.
Par L’ÉLÉVATION d’abord. Cette manière de tirer
vers le haut, non vers un illusoire idéal, mais vers la région
de l’improbable, bien au-dessus des contradictions qui nous bloquent ici-bas.
Et puis, LE PAS. Ces personnes sont en perpétuel déplacement,
comme si leur corps ne cessait de haleter dans son entour. Il faudrait un jour
étudier à fond ce geste, le pas, ho ! - par quoi on s’éloigne
et par quoi on se rapproche, qui sépare et qui réunit.Le pas,
qui s’agrandit aussi en enjambement géant, lorsqu’il s’agit
d’intégrer un réel rétif, ou qui se répète
infiniment, comme pour le “médecin de colonie”. Le pas du
tango immémorial. Et par moments, LA RONDE. Cette sorte de farandole
qui n’est pas la sotte exaltation de la béatitude, mais l’emportement
du vertige, noué en un point fixe.
Tête en bas, membres-lianes, pieds ensouchés, unijambes têtus,
visiteurs de tombes, silhouettes coupe-vent, glaise qui s’endurcit, cette
foule sans fin interroge son mouvement.
J’aime à penser que ce qu’elle nous dit ainsi est cela-même
que nous ne cessons de vivre ou de méditer dans le dérèglement
imprédictible du monde : que notre lieu, cet endroit d’où
nous émettons notre parole et organisons notre geste, est irremplaçable,
mais qu’il ne prend sens que quand il est en prise avec tous les ailleurs
possibles.
Oui, l’Art d’Antonio Seguí, surgi des profonds où
il est le seul à parcourir, totalise le réseau en mouvement du
monde.
Il faudrait donc fréquenter longuement une de ces personnes, un de ces
géants qui dépassent si ardemment leur uniforme et mesurée
dimension, pour accéder à la compréhension de leur foule.
Géants, parce qu’ils condensent en eux leur infini. Non pas à
la manière des Bonsaïs, ces malheureux arbres contraints à
leur réduction, mais comme des Elfes qui savent que leur véritable
univers est celui de l’inapprochable et de l’illimité. Dans
l’infini développement baroque de notre monde, l’Art d’Antonio
Seguí est un des plus sûrs tracés que nous puissions suivre.
Ces corps qui halètent nous indiquent les vertigineuses directions.